Selon certains, Final Fantasy, et Square Enix plus globalement, traverse une crise. Entre épisodes jugés de moins en moins bon et choix de spin-offs étranges, tout le monde cherche une raison à ce “déclin”. Eh bien figurez-vous que Yoshi-P a sa petite idée du pourquoi.
Naoki Yoshida a de nouveau frappé. Après avoir déclaré que le numéro des FF étaient devenus encombrants, il accuse désormais les cycles de développement trop longs entre chaque jeu dans une interview promotionnelle pour Dissidia Duellum Final Fantasy :
J’ai 53 ans et je joue à Final Fantasy depuis le premier épisode. Mais pour les jeunes générations, habituées dès leur plus jeune âge aux combats dynamiques et au jeu compétitif en ligne, les derniers épisodes de la série ont peut-être été plus difficiles à appréhender. Cela tient en partie au fait que, malheureusement, les intervalles entre les sorties de nouveaux titres se sont allongés, si bien que certains joueurs n’ont pas eu l’occasion de s’investir dans la série comme l’ont fait les fans de la première heure.
Suite à cela, Internet s’est bien entendu emparé du sujet. Titres plus ou moins racoleurs, analystes du dimanche sur les réseaux et autres threads enflammés, tout le monde y va de son commentaire. Mais cette attente entre chaque jeu est-elle vraiment l’unique coupable d’une baisse d’intérêt du jeune public ?
Développement long = jeu bon ?
Six ans se sont écoulés depuis la sortie de Final Fantasy VII Remake et nous n’avons toujours pas la fin de la trilogie. Si l’on se place du côté des épisodes numérotés, c’est sept ans qui séparent Final Fantasy XV et XVI. Des durées extrêmement longues qui ont de quoi désintéresser les joueurs habitués à plus de régularité. Cette lenteur n’est toutefois pas cantonnée à FF et se généralise à toutes les autres licences de Square Enix. Dragon Quest XII est dans un enfer de développement, Kingdom Hearts 4 est attendu depuis le trailer de 2022, NieR ne survit que grâce aux collaborations et concerts… Un portrait assez pessimiste de la compagnie qui a résulté en un changement de présidence en 2023. Depuis, Square Enix a annoncé se recentrer sur ces licences fortes et a annulé plusieurs projets internes. Pour compenser l’absence de nouveautés, la compagnie a recyclé tout son répertoire en publiant des compilations, portages et remakes plus ou moins ambitieux. La volonté affichée était de faire plaisir aux fans et de rendre accessibles les anciens titres aux nouveaux, mais la différence de traitement et d’ambitions entre chaque jeu, couplée à des tarifs parfois abusifs, n’ont pas donné le résultat escompté. Les fans ont râlé pour des détails, là où les nouveaux joueurs n’ont pas été tentés de s’essayer à des vieux titres en pixel art lorsqu’il est possible d’avoir des remakes comme Final Fantasy VII Rebirth ou Dragon Quest VII Reimagined. Bref, c’est confus pour le consommateur et Square Enix semble avoir du mal à cerner son public – en plus d’être mauvais pour nommer leurs jeux.
Cherchez la cohérence de traitement.
Nul doute donc que cette lenteur est un frein pour attirer les jeunes joueurs. Et ça n’est pas Dissidia Duellum – fort sympathique en termes de gameplay mais d’un vide abyssal scénaristiquement parlant et agressif d’un point de vue économique – qui les fera venir sur la licence. De même, sortir un opus interdit aux moins de 18 ans et se plaindre que les jeunes ne l’achètent pas est plutôt cocasse. Mais fermons la parenthèse et revenons au rythme des sorties. Comment expliquer que chaque jeu prend des années ? Eh bien, la raison numéro une est peut-être bien l’ADN même de la saga. Jeter l’intégralité des assets à la poubelle après chaque jeu pouvait se faire dans les années 90 mais il est désormais inconcevable de continuer ainsi. Et pourtant, Square Enix n’a eu de cesse de tout reprendre à zéro. Il y a d’abord eu le Crystal Tools, puis le Luminous Engine puis le passage sur Unreal… Des années d’errances menant à des jeux sclérosés par des coupes et des concessions engendrant toujours plus de frustration chez ceux qui ont attendu tant d’années. Fort heureusement, les choses semblent enfin changer grâce à la trilogie Remake qui a décidé de conserver le même moteur et les mêmes bases pour les trois jeux.
Attention toutefois à ne pas vouloir tomber dans l’autre extrême en proposant des sorties très rapprochées au risque de se confronter à des problèmes techniques difficilement tolérables à l’instar des derniers jeux POKéMON.
Pour aller plus loin sur ce sujet, je vous renvoie vers l’excellent article de Jérémie : https://www.ffworld.com/2024/10/14/final-fantasy-vii-rebirth-itineraire-dune-reprise-en-main-technologique/
Une solution serait donc d’alterner épisodes d’ampleur et titres plus restreint en termes de scope mais qui pourraient se lâcher sur les mécaniques ou l’expérimentation. Cela laisserait les joueurs piocher sans problème les jeux qui les intéressent d’un point de vue thématique, scénaristique ou ludique. Sauf que…
Erare Numerus Est
Je vous le disais en introduction, mais avant de tacler la lenteur des développements, ce sont les numéros qui avaient été pointés du doigt. Et pour le coup, difficile de ne pas être d’accord avec Yoshi-P. Si l’on se place du côté marketing pur, ces chiffres romains sont une aberration sans nom. Outre le fait que pas mal de gens ne savent juste pas les lire, ils créent une confusion chez le néophyte : faut-il avoir fait les autres ? Se suivent-ils ? S’agit-il juste de la même chose remise à jour, chaque nouvel épisode rendant les précédents obsolètes ? Tant de questions qui ne se poseraient – probablement – pas si les chiffres disparaissaient au profit de sous-titres. C’est d’ailleurs ce qui se fait au cinéma qui, au-delà du troisième opus d’une série, tend à faire disparaître les nombres des titres. On peut également citer Resident Evil qui a invisibilisé les numéros à partir du 7 sans que cela n’impacte les ventes (bien au contraire).
Mais alors pourquoi Final Fantasy s’attache-t-il à ces sacro-saints nombres romains ? Eh bien, c’est probablement à cause des fans qui avancent des arguments plus ou moins solides. Certains déclarent que cela fait partie de l’ADN de la série, mais plus que le “X”, n’est-ce pas plutôt le magnifique artwork de Yuna réalisé par Amano qui est important sur la jaquette ? D’autres disent que sans cela on ne reconnaîtrait plus les épisodes canoniques des simples spin-offs… Mais serait-ce véritablement un problème ? Doit-on faire ce distinguo entre “vrais” FF et titres “secondaires” ? C’est tout simplement péjoratif pour ce qui représente aujourd’hui plus de la moitié des jeux de la licence et les cantonne à un statut “inférieur” car non porteur d’un nombre. Quand on voit que presque 40 ans plus tard, Final Fantasy Tactics est toujours l’un des meilleurs épisodes de la franchise, permettez-moi de douter… La tendance d’une frange de fans à prioriser les épisodes “canoniques” aux dépens des autres peut également expliquer la baisse constante d’investissement dans les spin-offs. Entre l’externalisation de Stranger of Paradise, qui a rendu une copie très propre sur le gameplay mais à la ramasse sur la technique ou le scénario, la fainéantise de Theathrythm Final Bar Line ou les fermetures successives des opus mobiles…il est loin le temps des Dissidia Duodecim ou Final Fantasy Tactics Advance. Et on en arrive au problème suivant…
Y’a rien à manger !
Entre 2020 et 2026, quatorze jeux estampillés Final Fantasy sont sortis. Parmi eux, on trouve un jeu mobile en respiration artificielle (Ever Crisis) et dix portages/remasters. Une stratégie qui a ses réfractaires mais qui est pertinente pour occuper les joueurs entre deux sorties, maintenir la présence médiatique de la marque FF et surtout nourrir l’ogre qu’est devenue la licence en faisant rentrer de l’argent à moindre coût. Le souci, c’est que la qualité n’est pas toujours au rendez-vous ce qui finit par ternir l’image de la série. Priorisant la quantité, Square Enix a laissé passer des jeux médiocres tout en se montrant peu clair d’un point de vue communication. On se souvient du désastreux trailer “Chaos !!” de Stranger of Paradise ou du télescopage de Final Fantasy XVI au profit de Rebirth. On peut également critiquer le recyclage de Theathrythm Final Bar Line, le fan-service boursouflé d’Ever Crisis ou les Pixel Remasters, refontes, certes qualitatives, mais uniformisées des six premiers épisodes. Difficile pour un néophyte de voir la différence entre FF II PR et VI PR.
Ces six années ont également signé la fin de plusieurs jeux mobiles, débranchés du jour au lendemain car plus assez rentables. Et tant pis si ça signifie de jeter des années de développement et de suivi à la poubelle tout en consolant les joueurs avec une vidéo hommage… Et je ne parle pas du supposé Final Fantasy IX Remake probablement enterré.
MaJ : Alors que je conclus l’écriture de cet édito, nous apprenons que Final Fantasy Brave Exvius : War of the Visions fermera ses serveurs le 30 mai prochain après cinq ans d’exploitation.
Donc, en l’état, Square Enix sort régulièrement des jeux Final Fantasy. Mais leur qualités variables, leurs ambitions parfois diamétralement opposées et l’absence de logique et d’écoute créent un fossé entre les fans, le nouveau public et la licence. Mais d’ailleurs, les fans…
Les fans, ce fléau
On en arrive à la partie qui sera peut-être la plus controversée. Et si, au-delà de tout ce que l’on a vu précédemment, le véritable problème de Final Fantasy n’était pas ses fans ?
Nous avons vu que Square Enix avait commencé à se reprendre en main d’un point de vue technique et qu’une vraie réflexion sur le scope des jeux avait été initiée avec l’arrivée de Takashi Kiryu. Mais, les développeurs auront beau faire ce qu’ils peuvent, ils se heurteront toujours à un mur : la communauté et sa (trop?) grande diversité.
Entre ceux qui ont débuté sur NES, ceux qui ne savent pas ce qu’il y a eu avant le VII, les réfractaires à l’action, les joueurs arguant que tout est nul après le X… Comment voulez-vous que les développeurs s’en sortent ? Faire un épisode anniversaire requiert de satisfaire les amateurs de chaque jeu. Un portage doit être fait avec “assez de nouveautés mais pas trop”. Les remakes ? C’est mauvais, ça dénature le jeu d’origine (comme si les deux propositions ne pouvaient coexister). Bref, c’est à devenir fou. Chaque nouvelle annonce déchaîne son lot de commentaires négatifs ou moqueurs prophétisant la mort de Final Fantasy… Bien sûr, ça n’est pas représentatif de la majorité mais ce sont malheureusement les plus bruyants. Square Enix est incité à évoluer et innover tout en étant sommé de stagner et de conserver ses mécaniques vieilles d’il y a quarante ans.
Ce refus d’évoluer avec son temps, j’en avais déjà parlé dans cet article ( https://www.ffdream.com/articles/41355-final-fantasy-et-ses-fans ), mais force est de constater que trois ans plus tard, les choses ne se sont pas arrangées… À ce constat, s’ajoute une certaine méconnaissance globale de l’histoire de la licence. Attention, je ne dis pas qu’il faut connaître les moindres détails de chaque développement ou d’avoir joué à chaque jeu pour être fan. On peut très bien n’avoir touché qu’à un seul épisode sans que cela ne pose problème. En revanche, il me semble important de comprendre que Final Fantasy n’a eu de cesse d’essayer de se renouveler. donc demander aux développeurs de reprendre un univers en particulier ou un système de combat que l’on a aimé revient à renier une partie de ce qui définit la saga.
Un autre élément à prendre en compte, c’est l’explosion des réseaux sociaux et d’internet. Depuis Final Fantasy XIII, tous les épisodes ont été vivement critiqués à leur sortie avant un retour en grâce des années plus tard. Pas tant dans les magazines ou sur les sites spécialisés mais sur YouTube, Facebook ou l’enfer X. Tout est devenu binaire et les membres d’une communauté ont tendance à suivre sans sourciller la Sainte Parole de leur streamer/influenceur préféré. En résulte des débats – ressemblant plus à une foire d’empoigne – et de véritables croisades contre quiconque oserait aller contre leurs avis. Et c’est sans parler des notes… Résultat, les joueurs appréciant le jeu sont invisibilisés et seuls ressortent les mauvais retours. Le bouche-à-oreille se propage alors et les ventes n’atteignent pas le niveau escompté. Résultat, des titres sont considérés comme des échecs et la série repart à zéro en testant une autre direction… Si durant l’ère I à VI puis VII à IX, Final Fantasy gardait une structure identique et innovait sur l’histoire, les graphismes ou le système de combat, la série tente désormais de suivre le mouvement en rentrant au forceps du craft ou du monde ouvert tout en s’essayant au Souls-like et au gacha. Mais avec des temps de développement aussi longs, la tendance est déjà passée à l’heure de la sortie… Difficile toutefois de faire taire la minorité bruyante.

Conclusion
J’arrive au bout de mes réflexions qui, je le sais, n’englobent pas l’entièreté du “problème FF”. Je compte d’ailleurs sur vous pour développer d’autres axes dans les commentaires.
Alors que faire ? Faut-il supprimer les nombres pour une sorte de soft reboot ? Accepter que Final Fantasy a atteint un plafond de verre et arrêter d’exploser les coûts en essayant de se faire aussi gros que la concurrence ? Cesser de prendre les fans pour des vaches à lait en leur vendant des produits dérivés toujours plus onéreux ? Dire à certains fans d’aller toucher de l’herbe et leur demander d’accepter qu’ils aiment une série vieillissante ? Final Fantasy ne peut stagner et se contenter de faire plaisir aux anciens. Pour survivre, il faut faire rentrer de l’argent et donc proposer de nouvelles choses, fidéliser un nouveau public et innover. Arrêtons donc de systématiquement descendre chaque nouvelle annonce n’allant pas dans notre sens et essayons de faire preuve d’ouverture d’esprit. Cela ne veut pas dire laisser de côté notre esprit critique et bien entendu qu’un mauvais jeu devra être dénoncé. Mais il faudra le faire avec discernement et en ayant conscience de tout ce qu’il y a derrière. Alors est-ce que Final Fantasy va mal ? Non. La licence a juste besoin d’un nouveau souffle et d’une réactualisation. Cela passe par de nouvelles têtes (Naoki Hamaguchi), de nouvelles expériences (Dissidia Duellum, la série Final Fantasy IX) et une nouvelle façon de gérer la saga. Mais ces changements ne pourront se faire sans nous. Partagez votre amour pour la licence, explorez les anciens titres, initiez vos frères, sœurs ou enfants et essayons, tous ensemble, de faire vivre Final Fantasy quarante ans de plus.
Sacré Yoshi-P.
Final Fantasy va mal ?