Il y a des titres qui portent de folles attentes sur leurs frêles épaules patchées vainement des mois durant, et d’autres qui roulent leur bosse avec un flegme désarmant. Si l’on savait Dragon Quest attaché à son pedigree, ce onzième épisode incarne définitivement une certaine forme de résistance, voire de défiance. A l’heure où le genre hésite entre deux chemins, celui d’un renouveau prêt à briser tous ses codes pour séduire plus largement, et l’autre qui se love dans des emprunts parfois rétrogrades comme gage d’authenticité (Octopath Traveler), on peut au moins louer à Dragon Quest d’être resté droit dans ses bottes, y compris dans ses déclinaisons aux formats étonnants mais toujours très incarnés (Heroes et Builders notamment).

L’éprouvante mais nécessaire routine

Décider de se lancer dans un Dragon Quest canonique implique toujours une bonne préparation. Entre les bondieuseries habituelles, la quête souvent de très longue haleine, et ses codes respectés à la lettre, on pourrait facilement se décourager, surtout après avoir bouclé il y a seulement quelques mois Dragon Quest VII et VIII sur 3DS. Ce serait pourtant méconnaître l’incroyable capacité qu’a la série à nous retenir dans ses mondes généreux et captivants grâce d’abord aux petites histoires de ses habitants puis via les rebondissements de l’intrigue, toujours trop attendus certes, mais distillés habilement comme des petites friandises.

On aurait presque envie d’évacuer les quinze premières heures de l’aventure tant elles manquent de pertinence sur plusieurs points. Une première partie qui se tire en longueur à cause d’arcs narratifs soporifiques et servant à introduire les membres du groupe. Une équipe hétéroclite qui inquiète d’abord tant son unité est maquillée par des justifications toujours plus grossières mais, et c’est là l’une des vraies surprises, parvient à se construire une vraie légitimité grâce d’abord à l’incroyable durée de vie, et aussi parce que chacun d’eux aura l’occasion de vivre son « moment ». Dragon Quest XI referme avec soin chacun des arcs qu’il décide d’ouvrir, et compte plus globalement sur une construction certes très scolaire mais maîtrisée de bout en bout. Cela paraît étonnant de le souligner, mais c’est une qualité qui s’est malheureusement raréfiée…

Quand les petits riens nous rapprochent

On peste souvent quand les longueurs éteignent les quelques moments de bravoure, ou quand le jeu nous impose de nouveaux objectifs barbants. On pourrait à ce titre plaider en faveur d’une plus grande concision pour aller à l’essentiel et ne garder que le meilleur. Mais quelques semaines après avoir bouclé l’aventure, il est évident que l’attachement s’est aussi forgé grâce à l’investissement temps, et aux petits riens qui créent l’attachement sans qu’on puisse en prendre la mesure sur l’instant.

Dragon Quest XI est aussi un superbe voyage où les nombreux points d’intérêts sont connectés par le biais d’espaces plus ou moins ouverts. Un compromis satisfaisant où le héros peut décider d’appeler son cheval ou d’utiliser comme montures certains ennemis en surbrillance sur la carte et qui se laisseront domptés après le combat. Une fonctionnalité qui trouve un certain potentiel sur quelques environnements et même dans plusieurs donjons, mais qui reste tristement accessoire. On sent ici l’influence de Dragon Quest Heroes qui a redonné un coup de fouet au bestiaire de la série qui répond une fois encore à l’appel mais sans aucune prise de risque. En dépit des apparences, le titre parvient même à nous surprendre avec des expérimentations et des ressorts auxquels on ne s’attendait pas. Nous ne développerons pas davantage la question ici pour vous réserver l’effet de surprise mais c’est en tout cas la preuve que la série a les capacités d’aller plus loin si elle veut bien s’en donner la peine.

Le vertige d’une expérience généreuse

 

Revenons aussi sur la plus grande verticalité des environnements qui offrent plusieurs niveaux et renferment plus de points d’intérêt qu’il n’y paraît au premier abord. L’exploration est plus plaisante, plus gratifiante aussi, et l’arrivée dans chaque ville ou petit village sonne comme un moment de respiration. On ne peut s’empêcher d’aller s’entretenir avec chacun des PNJ qui réagissent au gré de l’évolution de chacun des arcs ou des événements qui affectent le monde dans sa globalité. C’est fascinant de générosité et rend le monde vivant et crédible. L’écriture est sans doute un peu plus sage qu’elle n’a pu l’être par le passé, ou même dans certains spin-offs récents (Dragon Quest Builders s’autorisait quelques digressions délicieuses), mais il serait malhonnête de bouder notre plaisir.

Quelques mots également à propos de la réalisation maîtrisée là aussi, sans jamais vraiment briller, mais qui réussit à s’affirmer en toute modestie. Visual Works s’est à cet égard fait très plaisir avec plusieurs cinématiques qui fonctionnent à merveille et qui collent parfaitement au cachet de la licence. La mise en scène ne décolle jamais vraiment, mais nous n’en attendons à vrai dire pas davantage, et nous profitons des moments « guimauve » avec un plaisir qu’on peut difficilement dissimuler.

Dragon Quest balbutie laborieusement en Occident malgré des efforts répétés depuis des années si bien que le succès de Dragon Quest VIII (signant l’arrivée inespérée de la licence sur nos terres) pourrait tristement faire office d’heureux accident. Une fois encore, Square Enix tente d’imposer sa licence avec des ajustements importants et notamment l’ajout d’un doublage absent de la version japonaise (on imagine à peine la vacuité de l’expérience sur PS4 à la sortie nippone!), et d’autres ajustements purement ludiques. Dragon Quest XI a repensé son gameplay avec malice avec des modifications bienvenues sur la vitesse de déplacement ou l’ergonomie des menus en plus d’un gros effort en matière de localisation. Malgré un retour critique encourageant, les résultats commerciaux timides n’invitent en tout cas malheureusement guère à l’optimisme.

On remercie SQEX pour nous avoir fourni gracieusement un exemplaire dématérialisé.
Testé sur PlayStation 4 et PlayStation 4 Pro.

8/10

C'est à la fois toujours la même chose, et en même temps le même émoi. Jamais prodigieuse, et sans grandes fulgurances, cette aventure au très long cours nous capte des dizaines d'heures avec des artifices qu'on aurait balayé d'un revers de la main ailleurs mais qui, magie de la série, produisent ici leurs effets. Si ce onzième épisode contemple avec sûrement trop d'indulgence son patrimoine, il parvient à distiller un plaisir pas seulement régressif et qui saura autant parler aux fans qu'aux curieux. Espérons tout de même que l'Occident finira par rendre à Square Enix un peu de tout ce qu'il déploie pour permettre à la série de se faire une place chez nous...

Dreams

  • Indiscutablement généreux
  • Un monde vivant
  • Visuellement convaincant

Nightmares

  • Premières heures laborieuses
  • Musicalement éprouvant